| TOURNE, TOURNE LA TERRE |
Une nouvelle de Stéphanie Bellido
Illustrations Cécile Chopin
|
|
Pau, un jour comme les autres, un
jour habituel avec son ciel de traîne et son flot de vivants.
Chaque être humain se croise sans savoir qui est l’Autre et, derrière ces visages épanouis ou gris, tout un monde gravite et tant de vécus tremblent d’être si seuls… au fond si seuls!
On ne sait rien d’autrui si ce n’est ce qu’il montre et c’est souvent bien peu, ou bien très éloigné de ce qu’il vit vraiment… car l’humain est pudique, courageux dans l’épreuve et, surtout, il souffre en solitaire.
Souvent, le drame intime se vit en autarcie et seul un empathique sait venir en aide à qui le subit, ne pas manquer l’appel d’un non dit en détresse…
Par exemple, savez-vous que Marie vient de perdre sa
maman?
Que les enfants de Paul ont eu un accident?
Que le fils de Maurice porte sur la bouteille
Ou que la fille Bréchart s’est fait violer la veille?
Savez-vous qu’Aurélien vient de rater son code
Que la fiancée d’Eliott part vivre aux antipodes
Que le maître d’école s’est mis en A.L.D*
Qu’il se soigne d’un cancer, qu’il faut le remplacer?
Marcel est au chômage,
Muriel en dépression,
Solène en surmenage
Et Lucas en prison!
Le mari de Violette a eu un A.V.C*,
Sa femme et ses enfants constatent le décès…
Marvin est racketté à la sortie des cours.
Lola s’fait tabasser « au grand nom de l’Amour »!
Jim en haute montagne est porté disparu.
Cette fille d’hypocagne est de mère inconnue…
Malik, la peur au ventre parce qu’il est clandestin n’a le choix qu’entre se rendre ou bien nourrir les siens!
De hauts le corps en hauts le coeur
La mère de Lucie se meurt
Son père croit trouver aide
En ingurgitant des remèdes…
Nadine et Sébastien, surendettés
Ont du vendre leurs biens pour subsister.
Et Margaux, tombée en panne de véhicule
Se trouve loin de tout, isolée, minuscule…
Tous les corps de métiers unissant leur ras l’bol font front face à la hausse du coût du pétrole.
D’ailleurs Jean-Paul Julien ne va plus travailler,
Il n’est plus en mesure de se ravitailler
Et Sabine et ses filles, toujours plus démunies pleurent pour un HLM auprès de la mairie …
Quand on voit les pêcheurs, pour nourrir leurs familles, aller prendre leurs colis de conserves et de riz,
Ou bien de grands malades en urgence de soins
Qui n’y accèdent pas faute d’avoir des papiers,
En instance de droits ou n’ayant droit à rien…
A trop côtoyer la précarité
Nul ne gagne autre chose qu’un teint de nyctalope
Et une vision du monde vicieuse et peu clémente, Mais pourtant elle galope, audacieuse, véhémente,
Pour atteindre de plein fouet
Toujours plus de foyers.
Parlons en des euros, des dollars ou des yens!
La précarité est-elle la seule monnaie de l’avenir ?
( … )
Lui, silencieux, immobile dans le square,
Il contient son angoisse et déjà se prépare :
Il se dit qu’ici- bas l’égalité existe.
Il n’est rien de plus faux.
Il se dit qu’ici -bas les talibans existent
Et qu’ils rajoutent à tour de bras de nouveaux pays sur
leur liste.
Il n’est rien de plus vrai.
La terre tourne, tourne la terre…
Terre inégale, terre ajournée, terre mise à mal.
Terre oubliée, terre malmenée.
Martyrisée, dépouillée, calcinée, polluée.
Victime de déforestation, d’épidémies, d’agressions, d’endémie.
Terre condamnée…
Tant de drames intimement vécus, sans témoins, sans
aide ni solution, avec juste un immense sentiment d’injustice.
Tant d’épreuves à franchir
Tête haute, regard droit,
Les épaules non voûtées
Grâce à la foi gardée,
En la vie et en soi…
Alors il se dit que oui: se battre,
Oui : croire en « justice soit faite »
Comme Don Quichotte croyait en ses moulins.
(…)

Sur la place arborée plantée de bancs qui jouxtait le tribunal, à chaque extrémité de la large fontaine, il y avait un père. Et il y avait une mère. Séparés depuis plus de huit ans. L’un tentait de se rafraîchir le gosier en chipotant un sorbet citron. On le sentait décontenancé par l’absurdité de l’instant, il eût souhaité l’entente, il eût aimé la trêve, il aurait bien voulu ne pas vivre ce qu’il vivait.
Sa glace fond mais il n’y touche guère.
L’autre, de son côté, avait la bouche asséchée, nourrieà l’erroné. Sa salive était acide, rendue nocive par ses propos sans fondement. Elle déglutit une lampée d’eau fraîche, son souffle est de jument et ses yeux belliqueux.
Nul du père ni de la mère n’avait aperçu l’autre, tous deux étaient en profonde introspection.
Il était 15H16. Ils étaient attendus pour 15H30 dans l’une des salles annexes du tribunal où siégeait la juge aux affaires familiales.

|
|
|

Ils avaient le même but non commun: tous deux demandaient la résidence principale pour leur fille Samoa, dix ans. La requête était à l’initiative du père qui souhaitait ainsi entériner une situation effective depuis plus de quatre ans.
La mère – on la comprend- comptait profiter de l’aubaine judiciaire pour faire valoir ses droits, des droits qu’elle avait, de son fait, depuis longtemps délaissés. Flash back: la mère, cinq ans auparavant, avait sombré, dans l’alcoolisme, la dépression, Entrave à l’équilibre et à l’éducation.
Le père, sans la juger, quoique désolé pour elle, avait pallié ces lacunes en assurant à leur fille alors toute petite, le gîte et le couvert, l’attention et l’amour, l’aide aux blessures et aux devoirs, l’accès à la culture et à l’espoir, prônant tout instant le possible d’une guérison ardemment souhaitée, engageant la mère à se réhabiliter par des soins adaptés.
Mais le whisky est traître, il se montre bon amant et parvient à leurrer celui qui en dépend, ne révélant sa perfidie qu’au bout d’un très long temps, quand l’addiction profonde à l’immonde boisson ne laisse aucun répit…
Ainsi, par grand malheur, en fut il pour la mère qui reconnut elle-même, accrochée au poison, son incapacité à élever sa fille.

Malheureuse à l’extrême de ce constat cruel, elle dut se résoudre à demander au père d’assumer l’éducation
de Samoa sans elle.
Et sombra dans le fléau
Comme en son temps leTitanic avait sombré dans les flots.
Enfin, après moult épisodes, elle parvint à sortir de ce cycle sordide.
Vint alors la « réhabilitation , agréée par tous y
compris par le père.
Lequel se fit avoir comme une oie à plumer.
( … )
Tourne, tourne la terre ;
Tourne, tourne la tête
Tourne, tourne la tête du père …
Quand arrivèrent dans la boîte aux lettres du père les « attendus » de l’avocat adverse, il saisit l’ampleur de sa naïveté: du plus petit détail au plus gros de la défense, tout n’était que mensonge, dont certains si énormes que le père fut saisi de stupeur et de grande inquiétude.
La vérité est essentielle aux enfants. Cinq pages de
tromperie! La juge serait elle dupe? Il sentit se resserrer sur Samoa le danger qui la guettait si elle changeait de foyer.
Car, bien entendu, pas de trace de faux pas, aucune incohérence
dans cette toile tissée au venin de mygale… Juste
une femme qui va si loin dans sa mythomanie que le père
est séché, n’ayant rien pour parer que son honnêteté.
Tourne, tourne la tête du père.
Madame la juge, ne laissez pas tourner la vôtre :
C’est l’avenir d’un enfant qui va se décider
En quelques minutes
Dans quelques minutes
Tourne, tourne mon enfant, le manège l’emporte
Une petite signature
Voilà ce que ça dure
Et le tour est joué.
Tourne, tourne la page, les cahiers sont fermés.
Tous les mardis, de chaque côté de la fontaine,il y avait des pères et il y avait des mères et aussi des prières, adressées à l’église de pierre, juste en face
« Seigneur, ne la laisse partir avec le père..»
« Mon Dieu, fais qu’elle n’aille pas à la mère… »
Il sut qu’il avait peur quand il s’entendit grelotter
sous le soleil.
Parole contre parole, avocat contre avocat, mensonge
contre vérité… Comment faire? Il se dit «J’ouvrirai mes yeux bien grand pour qu’on voie la vérité dedans.»
Au sortir des plaidoiries, les deux avocats se serreraient amicalement la main, remerciant chaleureusement l’autre.
Tourne, tourne le père, les marches du palais se présentèrent, lui sautèrent au visage
Comme aux cauchemars que font les enfants sages.
Ils les montèrent tous deux, la mère derrière, le père devant.
Une autre mère, devant le père, se retourna, cracha par
terre en direction d’un autre père derrière la mère :
«T’es un pourri !.. J’ai honte d’avoir fait mes deux fils avec
toi ! »
Le père ne se retourna pas, essuya sa joue d’un revers de
main, comme si le jet l’avait atteint.
Tourne, tourne la terre... Tourne, tourne la tête du père, de
la mère…
L’ombre tutélaire du bâtiment de justice les avala proprement.
Tourne, tourne…
|
| Stéphanie Bellido |
|